___La nuit est tombée depuis bien longtemps déjà. La campagne s'est enfermée dans son manteau de froideur humide. Mon souffle sort de mes lèvres gercées par le vent, se transforme en buée blanche, et disparait dans l'obscurité. Dans le ciel noir, une myriade d'étoiles brillent de leur éclat pâle, luttant contre les ténèbres. J'avance rapidement vers la maison, l'herbe gelée crisse de réprobation sous mes pas précipités. Je pousse la porte de la maison et la referme derrière moi. Le soulagement n'est pas au rendez-vous, il fait aussi froid entre les murs de pierre que sous la voute céleste.
___Dernier rempart contre l'humidité glacée, j'allume le radiateur au maximum et, rapidement, je plonge sous la couette. La forêt coupe le hameau perdu du village, et les murs épais m'isolent de reste de la maison. Là-bas, le temps ne s'écoule plus pareil. Plus lent, plus étouffant, plus écrasant, plus implacable, et pourtant, tellement plus impalpable, presque infini... Les lendemains sont plus lointains et les réveils plus tardifs.
___Midi. Je me lève. Il fait gris dehors. La pluie tombe. Non, pas la pluie. La neige. Il neige pour la première fois de l'année. Une poudre blanche, malmenée par le vent, qui fond aussitôt qu'elle touche le sol. Le jardin encore vert se bat pour sa survie.
Inconsciente de la guerre perpétuelle qui se déroule sous mes yeux, je me détourne et j'oublie.
___Plus tard, l'ennui que provoque cette demeure isolée me poussera à observer encore le paysage triste. Les flocons ont grossi et recouvrent peu à peu la végétation, comme un voile léger d'abord, puis comme un linceul. Le jardin se meurt.
___Les tourbillons blancs gagnent du terrain progressivement, fatalement. Maîtres de la bataille, impitoyables, ils ne laissent aucune chance à leurs victimes. Brin d'herbe, margelle de pierre, roseau, pomme... rien n'échappe à leur soif de conquête glacée. Agonie givrée.
___Qu'est-ce qui a bien pu provoquer ce déchaînement de violence dans le plus humble berceau de la Nature? Ces flocons ont-ils perdu leur place dans le ciel pour envahir la terre? Y a-t-il la guerre parmi les Anges?
___Ainsi, la neige serait des confetti de nuage, débris de l'enceinte du Paradis... Chassés, ils chassent à leur tour, pillant, blessant, tuant, de la même manière qu'on les a pillé, blessé, tué. Si même les flocons reproduisent la loi du Talion mieux que les Commandements, peut-on en vouloir aux Hommes de leur inconduite?
___Bercée par la chute constante et monotone de ces meurtriers aériens, je m'endors. Mon rêve est teinté de sang blanc et je perçois les cris silencieux et les voix muettes des fils de Mère Nature et du Père Céleste.
___Je m'éveille en sursaut. Au dehors, la neige a cessé de tomber, vaincue. Une pluie triste l'a remplacée. Le jardin a perdu sa couleur verte contre le gris et le noir du deuil. Le ciel pleure la défaite et les pertes. Quelques parcelles de glace subsistent encore çà et là, émaillant la pelouse terne d'un éclat immaculé, comme une dernière provocation.
___Le jardin ne mourra pas aujourd'hui.