La Bâche

___Dans la rue balayée par le vent, je lève la tête, perdue dans mes pensées. Un bâtiment est en réparation, sa façade est couverte par une bâche verte ondulant sous le souffle impérieux. Le tissu ressemble à la surface calme d'un lac caressé par la brise, à la voile libre d'un navire.
___Alors, les rafales qui jusque là passaient inaperçues, ne me gênant que lorsque une bourrasque jetait une mèche de cheveux devant mes yeux, se transforment en un élan irrésistible. Une force invisible semble vouloir m'arracher du sol. Mon c½ur s'accélère, j'inspire profondément. Je n'ai qu'une envie en cet instant : suivre le vent là où il m'emmènera.
___Je veux partir, loin, très loin... Voir ce qu'il regarde tous les jours. Voler au-dessus du monde. Sans me soucier de ceux que je survole. Sans me soucier de rien. Me sentir légère. Partir à la conquête de cet univers que je ne connais pas. Découvrir autre chose. Apprendre autre chose. Vivre autre chose.
___Mais mon corps ne décolle pas. Je reste clouée au sol. Seul mon esprit s'est envolé avec le vent. Il s'est enfui avec mes rêves.
# Posté le mardi 10 mars 2009 13:33

Nuit d'hiver


Strasbourg. 12/12/08

____Il est aux environs de 22h30. Il fait nuit noire et nous sommes seuls dehors. Le couvent surplombe une falaise abrupte. À l'aplomb, une route sinue plusieurs dizaines de mètre en contrebas. Nous avançons silencieusement le long des remparts fortifiés, un parapet nous protégeant de l'appel du vide. Les ténèbres nocturnes sont repoussées par un éclairage artificiel: au sol, de grandes dalles lumineuses éclaboussent les murs de lumière dorée.
____Le brouillard descend de la montagne et recouvre les environs de son opacité. La neige épaisse tapisse l'allée en une couche égale et immaculée. Elle absorbe le bruit de nos pas, de nos souffles qui s'échappent de nos bouches en buée blanche. Au-dessus de nous, une tour domine le bâtiment. Et sur cette tour, une statue surgit de la brume, comme une apparition fantastique. Un géant de pierre illuminé, le bras tendu vers la vallée noyée par la mer de brouillard. Grâce à l'éclat des lampes, on distingue les mouvements vaporeux et les ondulations éthérées de la marrée blanche. Le flot nébuleux envahit la terrasse comme les vagues jaillissent sur la côte et inonde les passants. Nous nous faisons happer par cette étrange houle. Dans l'océan fantasmagorique, une île apparaît, noire et déserte, presque inquiétante: le sommet qui nous fait face, autrefois illuminé par la pâle neige.
____Dans le ciel obscur, la Lune est parfaitement ronde. Elle scintille d'un pur éclat argenté, et semble éclairer à elle seule toute la voûte céleste. Autour de l'astre, quelques bribes de nuages flottent, tels des fantômes égarés. On aperçoit l'Epée d'Orion et d'autres constellations. Les étoiles brillent comme jamais, refusant l'occultation importune et concurrençant la souveraine éhontément.
Le nez perdu dans les nues, on aperçoit une bouche, un menton, des yeux, dessinant un mystérieux visage céleste dans les ombres des nimbes astrales.
____Un pressentiment oppressant accélère ma respiration. La peur commence à nous envahir. Je regarde derrière moi avec suspicion, croyant déceler une présence insolite. Mais l'unique marque témoignant d'une quelconque vie que j'aperçois est l'empreinte de nos pas dans la neige épaisse. Plus que la crainte, l'excitation de cette aventure imprévue fait battre mon c½ur. C'est une nuit à lycanthrope téméraire, à vampire assoiffé de sang chaud, à moine démoniaque. C'est une nuit d'hiver, blanche et mystérieuse.
____C'est une nuit de poète. Où tout ne tient qu'à un fil. L'équilibre précaire entre réalité et imaginaire, le rêve éveillé. Nos cauchemars se cachent dans la brume, se terrent dans la neige, se dissimulent derrière chaque angle de ces murs. Le c½ur bat la chamade tandis que la raison tente de combattre la panique.
____J'ai envie de rentrer, j'ai froid. Mais quelque chose me retient. Le mystère d'une nuit d'hiver...
# Posté le jeudi 05 février 2009 14:56

La poupée


C'est une poupée de porcelaine, fragile,
A la peau immaculée et au regard noir.
Elle a la beauté de la jeunesse gracile
Et des doux jouets la perfection illusoire.

Les enfants jouent avec elle, elle les suit, docile.
Elle n'est là que pour leur plaire, belle accessoire,
Elle consent à cet accomplissement futile
Par crainte de vivre, par peur de décevoir.

Un jour, fatalement, ils se lasseront d'elle,
Jolie poupée qui ne vivait que dans leurs yeux,
Son blanc c½ur de céramique brisé en deux.

Elle meurt dans l'oubli. Les enfants sont cruels.
Moi je ne t'aurais jamais oubliée, Poupée,
Si toi-même tu me m'avais pas délaissée.
# Posté le samedi 06 décembre 2008 13:52

La neige


___La nuit est tombée depuis bien longtemps déjà. La campagne s'est enfermée dans son manteau de froideur humide. Mon souffle sort de mes lèvres gercées par le vent, se transforme en buée blanche, et disparait dans l'obscurité. Dans le ciel noir, une myriade d'étoiles brillent de leur éclat pâle, luttant contre les ténèbres. J'avance rapidement vers la maison, l'herbe gelée crisse de réprobation sous mes pas précipités. Je pousse la porte de la maison et la referme derrière moi. Le soulagement n'est pas au rendez-vous, il fait aussi froid entre les murs de pierre que sous la voute céleste.
___Dernier rempart contre l'humidité glacée, j'allume le radiateur au maximum et, rapidement, je plonge sous la couette. La forêt coupe le hameau perdu du village, et les murs épais m'isolent de reste de la maison. Là-bas, le temps ne s'écoule plus pareil. Plus lent, plus étouffant, plus écrasant, plus implacable, et pourtant, tellement plus impalpable, presque infini... Les lendemains sont plus lointains et les réveils plus tardifs.
___Midi. Je me lève. Il fait gris dehors. La pluie tombe. Non, pas la pluie. La neige. Il neige pour la première fois de l'année. Une poudre blanche, malmenée par le vent, qui fond aussitôt qu'elle touche le sol. Le jardin encore vert se bat pour sa survie.
Inconsciente de la guerre perpétuelle qui se déroule sous mes yeux, je me détourne et j'oublie.
___Plus tard, l'ennui que provoque cette demeure isolée me poussera à observer encore le paysage triste. Les flocons ont grossi et recouvrent peu à peu la végétation, comme un voile léger d'abord, puis comme un linceul. Le jardin se meurt.
___Les tourbillons blancs gagnent du terrain progressivement, fatalement. Maîtres de la bataille, impitoyables, ils ne laissent aucune chance à leurs victimes. Brin d'herbe, margelle de pierre, roseau, pomme... rien n'échappe à leur soif de conquête glacée. Agonie givrée.
___Qu'est-ce qui a bien pu provoquer ce déchaînement de violence dans le plus humble berceau de la Nature? Ces flocons ont-ils perdu leur place dans le ciel pour envahir la terre? Y a-t-il la guerre parmi les Anges?
___Ainsi, la neige serait des confetti de nuage, débris de l'enceinte du Paradis... Chassés, ils chassent à leur tour, pillant, blessant, tuant, de la même manière qu'on les a pillé, blessé, tué. Si même les flocons reproduisent la loi du Talion mieux que les Commandements, peut-on en vouloir aux Hommes de leur inconduite?
___Bercée par la chute constante et monotone de ces meurtriers aériens, je m'endors. Mon rêve est teinté de sang blanc et je perçois les cris silencieux et les voix muettes des fils de Mère Nature et du Père Céleste.
___Je m'éveille en sursaut. Au dehors, la neige a cessé de tomber, vaincue. Une pluie triste l'a remplacée. Le jardin a perdu sa couleur verte contre le gris et le noir du deuil. Le ciel pleure la défaite et les pertes. Quelques parcelles de glace subsistent encore çà et là, émaillant la pelouse terne d'un éclat immaculé, comme une dernière provocation.
___Le jardin ne mourra pas aujourd'hui.
La neige
# Posté le lundi 01 décembre 2008 14:52

Elluìn


___Enfin, la voici. Majestueuse reine d'argent, elle trône sur un coussin de velours sombre. Sa beauté irréelle reflète la lumière du soleil, comme si elle en était le miroir parfait: un nouvel astre né des entrailles de la terre. Elle ne se pare d'aucun atours, nul bijou ne pourra jamais égaler son éclat. Son corps délié suffit à inspirer l'adoration. Une grâce exquise émane de ciselures subtiles gravées dans l'ombre mystérieuse de ses flancs.
___Toutefois, sa beauté n'est qu'une feinte pour dissimuler sa traitrise. Elle charme les c½urs avant de les transpercer. Meurtrière sublime, sa délicatesse cache une âme assoiffée de sang. Les lignes pures de son corps, dans une austère rigueur, dévoilent son caractère sauvage. Farouche, personne ne l'approche sans danger. Seul son maître sait la manier...
___Mais son seigneur est absent depuis longtemps. Presque indolente, elle semble attendre son retour. Esprit rebelle enfermé dans une prison de métal, Elluìn patiente inlassablement.
___Arme du pouvoir, les Hommes se battent pour elle depuis une éternité.
___Lame de liberté, selon la Légende, elle délivrerait ceux qui méconnaissent son existence.
___Épée de mort, elle tue sans distinction prétendants et ignorants.
___Objet d'un désir incommensurable, jalousée par les dames, elle règne sur les c½urs ambitieux en souveraine incontestée. Cependant, Elluìn n'en a que faire, elle méprise ces Hommes faibles et corruptibles. Elle repose à l'abri de leur médiocrité à présent. Isolée du monde, âme délaissée, elle rêve à sa future libération. Lorsque son maître la retrouvera, et laissera sa toute puissance éclater, enfin...
# Posté le samedi 15 novembre 2008 14:22