« FERMEZ LES PORTES !»
___Une voix, surgie du néant, venait de rugir dans l'inconscient du garçon. Gabriel ouvrit les yeux en sursaut. Il se trouvait dans une salle circulaire, plongée dans la pénombre. L'étrangeté du décor interpela immédiatement sa curiosité. Sur les murs de pierre sombre, une multitude de voiles évanescents diffusaient une lueur irréelle. En les observant plus attentivement, il s'aperçut qu'ils formaient des sortes de portails. En effet, de minces piliers étaient sculptés dans la roche, encadrant les voiles lumineux.
___Gabriel percevait une tension grandissante dans l'atmosphère, une panique incontrôlable. Quelque chose était en train de se produire. Quelque chose de terrible. Il n'était pas ici par hasard....
___Comme happé par un élan irrésistible, il se retourna subitement, le c½ur cognant contre sa poitrine. Au centre de la salle, un immense bassin creusé dans le sol semblait l'appeler. Le garçon courut vers lui et, sans plus de cérémonie, il se jeta à plat ventre sur le rebord constellé de signes mystérieux.
L'eau demeurait calme, insensible à la crainte ambiante. Il plongea son regard dans les profondeurs obscures. Tout d'abord, il ne vit rien d'autre que son reflet : un visage pâle encadré par des cheveux noirs et des yeux bleus intenses, brillants d'inquiétude. Puis l'image se brouilla, elle fit place à une vision floue. Des bruits assourdissants retentirent à ses oreilles, des cris de rage et de désespoir, des pleurs de femmes et d'enfants, des tintements métalliques et des craquements sinistres.
___L'image devint plus nette. Il reconnut un village incendié. La lumière des flammes se reflétait dans des mares de sang. Des corps inertes jonchaient le sol. Des hommes se battaient sauvagement. La détresse et la folie se lisaient dans leurs yeux.
___Son champ de vision s'agrandit, il aperçut au loin d'autres villages dévastés. Des étincelles montaient dans un ciel noir, grondant de menace.
___Une immense fente s'ouvrait dans ses nuages, d'où s'échappaient des nuées ardentes.
___Gabriel, horrifié, retira son regard de la surface de l'eau et se leva en tremblant. Il chercha des yeux une aide quelconque. Un homme à la barbe blanche, qu'il n'avait pas remarqué jusqu'ici, se dressait de l'autre côté du bassin. Il revêtait une tunique et une cape sombres. Sans lui adresser un coup d'½il, il s'avança vers un des portails.
___« Fermez les portes ! » Répéta-t-il, en levant une main dont la paume était tatouée d'un cercle noir.
___Gabriel vit alors d'autres personnes se précipiter vers les voiles lumineux tendus sur les murs et faire le même geste que l'homme. Il observa dans leur main un petit cercle noir d'où partaient une multitude de rayons pour en rejoindre un autre qui les entourait.
___Le garçon contourna le bassin et s'approcha du vieillard en noir.
___« Hé ! Monsieur, l'interpella-t-il, que se passe-t-il ? »
___Celui-ci ne marqua pas de réaction.
___«S'il vous plait, que se passe-t-il ? » Renouvela-t-il en lui empoignant le bras.
___Enfin... Le crut-il.
___Gabriel n'avait aucune prise sur lui. Sa main ne parvint pas à se poser sur son épaule et passa à travers, comme si le corps n'avait de consistance.
___Comme au travers d' un fantôme.